gourmet-749562_640Dans une indifférence quasi générale, les Etats généraux de l’alimentation, voulus par le président de la République,   se tiennent par étapes successives depuis juillet 2017. Ils sont organisés autour de deux chantiers qui veulent donner une perspective : « La création et la répartition de la valeur » et « Une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous ». Il s’agit de faire évoluer  le modèle alimentaire pour permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail par le paiement de prix justes, et aux consommateurs  de consommer mieux. Ceci dans un contexte mondial de concurrence et de spéculation, alors que près de 800 millions d’humains souffrent de faim ou de malnutrition.

 Les débats ont été et continuent d’être âpres dans la filière agroalimentaire, tant les acteurs sont nombreux et leurs intérêts divergents : acteurs économiques, syndicats professionnels, associations de consommateurs, ONG environnement, et autres !

Il reste à organiser concrètement cette gageure : comment organiser une alimentation saine et durable pour les consommateurs ? Comment permettre aux agriculteurs de vivre de leur travail ?  On attend les arbitrages du président de la République avant la fin de l’année. La Commission Faits de Société de l’Antenne fait le point.

1 - Les différents acteurs de l’alimentation : producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs.

Comment se répartit la valeur  du produit qui arrive dans nos assiettes? Entre agriculteurs en amont, industriels qui transforment les produits, et distributeurs en aval.

Dans cette filière d’acteurs, les grandes enseignes du marché sont toutes puissantes.  Les industriels-transformateurs imposent leurs prix d’achat aux associations de producteurs (agriculteurs) qui sont le plus souvent en situation de faiblesse : 430 000 exploitations agricoles en multiples filières d’un côté et, de l’autre, quatre centrales d’achat. Le rapport de force est grandement déséquilibré.          
Le prix d’achat qu’on impose  aux producteurs n’est pas à la hauteur du prix de revient de leurs produits. Les transformateurs les plus puissants imposent aussi leur prix aux distributeurs qui se plaignent de ne pouvoir assez inclure le coût de la distribution dans leur prix de vente. Les prix à la production ne permettent plus de vivre !

Quant aux consommateurs, ils interviennent peu dans la répartition de la valeur de ce qu’ils achètent. En grande majorité,  ils sont intéressés par les prix bas de leur alimentation. De plus, leurs habitudes de consommation se modifient ; par exemple dans la consommation de viande.

2- Agriculteurs, les plus faibles : des laissés pour compte de notre société d’abondance.

Tout d’abord, le nombre d’exploitations agricoles ne cesse de baisser : 2 082 000 en 1960 ; 1 240 000 en 1980 ; 664 000 en 2000 et 434 000 en 2015. (Source ministère de l’agriculture). En 2016, on compte 701 900 agriculteurs en France.

En 2016,  le tiers  des agriculteurs n’ont pas reçu 354€ de revenu par mois, 20% ont travaillé à perte, et, en trois ans les revenus des exploitants imposés au réel ont chuté de 51%.

« Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), plus de la moitié des paysans français gagnent moins de 354 euros par mois [30% + 20% à perte. NDLR]. Ils n'étaient que 30% dans ce cas-là en 2015 et 18% en 2014. Conséquence de cette paupérisation rapide: les fermetures d'exploitations se multiplient (+30% de faillites d'élevages, +80% dans le porc). Et, même si l'on manque de statistiques officielles, c'est une réalité désormais admise: les suicides se multiplient. » Source Chalenges juillet 2017.

Certes, tous les agriculteurs ne sont pas dans la même situation selon leurs filières : producteurs de céréales du bassin parisien, de fruits dans la vallée du Rhône, éleveurs de bovins, de porc ou de canards,  vignerons en Bourgogne ou en Bordelais, producteurs  de lait.  Certes aussi de grandes différences peuvent s’observer au sein de chaque filière de production. Cependant, globalement, par comparaison avec les autres groupes socio-professionnels, les ’’paysans broient du noir’’ et toutes les filières sont concernées.

Les chiffres publiés par INSEE au mois d’août n’annoncent pas d’embellie : les prix agricoles continuent de s’affaisser.  Entre autres : le prix du blé destiné à faire du pain, - 5,8% ; le maïs, - 8,6% en trois mois ; le tournesol, - 3% en août. Les fruits et légumes vont dans le même sens : abricots, - 39,5% par rapport au même mois de 2016 ; tomates, - 22,5% ; melons, - 17,1% en juillet à  cause de la canicule, etc. Dans l’élevage, la viande  de boucherie a baissé de – 3,2% en 9 mois ; - 8,9% pour le porc.

Les aléas climatiques du printemps (gel) ou de l’été 2017 (grêle et sécheresse) ne vont pas  améliorer la situation économique et sociale des agriculteurs français. Les tendances aux votes extrémistes s’installent et des manifestations plus ou moins violentes se font jour dans les campagnes. Si rien ne change, on va droit dans le mur.

3 - Des causes diverses et multiples, selon les filières, expliquent cette situation de crise :

  • Brièvement rappelé, le contexte international  européen et mondial de libre échange des marchés mondiaux (comme le CETA avec le Canada ou le Mercosur) ;  entre autres, l’embargo russe sur les produits agricoles, la concurrence  mondiale et intra européenne sur les prix de base, la guerre des prix bas des grands distributeurs. 
  • Le contexte national interne à la profession agricole. La PAC (Politique Agricole Commune) européenne laisse  à chaque Etat de la liberté pour orienter sa politique agricole (dans une perspective plus écologique). Pourtant, en France, la demande de produit bio devient une demande de masse des consommateurs. Les ventes de produits agroalimentaires bio ont crû de 15% en 2015 et encore de 20% en 2016. Mais l’agriculture n‘arrive pas à fournir et à répondre ainsi à la demande, se privant ainsi de débouchés pour ses produits. En France, la politique agricole ne permet pas assez la modernisation des exploitations.  Par exemple,  les aides à l’agriculture biologique ou à la conversion ne sont pas à la hauteur de la demande  des agriculteurs qui veulent changer de façon culturale (dont la suppression du glyphosate).
  • La guerre des prix bas pour les consommateurs. Pendant les Etats généraux de l’alimentation une polémique s’est faite jour entre l’enseigne Leclerc, à laquelle se sont jointes des associations de consommateurs (UFC-Que choisir, CLCV, Familles rurales, UNAF) , et les autres acteurs agroalimentaires, sur la répartition  de la valeur du produit fourni au consommateur.

D'ici quelques jours, la suite de ce dossier vous sera livrée sur ce blog pour développer les perspectives.