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On dit que c’est la première guerre mondiale qui a accouché du XXème siècle dans la douleur. Cent ans plus tard, nous voyons peut-être naître sous nos yeux une nouvelle phase de l’histoire de l’humanité. Les signes de dérèglements graves s’accumulent, ouragans, perte d’énormes surfaces de banquise, inondations catastrophiques et submersions. Voilà des « signes du ciel » propres à exciter de nouveaux millénaristes, mais ce sont des faits objectifs conformes aux attentes des modèles météorologistes, et dont la fréquence seule devrait nous inquiéter. En 2017, 15000 scientifiques alertent le monde  sur l’importance réelle du réchauffement climatique, qui s’oriente plutôt vers 3 ou 4°C que vers la limite de 2°C fixée lors de la COP21. Et pourtant les COP22 et 23 ne semblent plus  à la hauteur de l’enjeu. Et pourtant le négationnisme est plus que jamais au pouvoir à Washington. Alors ?

Sommes-nous entrés dans ce mouvement d’effondrement civilisationnel dont Jared Diamond montrait la possibilité historique en 2004 avec son ouvrage Collapse ? Le pire n’est jamais certain, et le citoyen est myope comme une taupe quand il se trouve au cœur de la tempête. Mais on peut aujourd’hui  raisonnablement penser que notre civilisation n’a plus d’avenir sans retournement complet de ses paradigmes. Nous avons à coup sûr détraqué la machine climatique, nous avons à coup sûr empoisonné l’air et l’eau jusqu’aux confins du globe, nous avons provoqué une perte sans précédent de biodiversité, nous mettons toutes les formes de vie de la planète en danger, y compris la nôtre, de façon insidieuse, par l’artificialisation des milieux, l’accumulation de micro déchets plastiques,  et les effets cocktails chimiques. Le comportement d’une humanité qui n’a jamais été aussi nombreuse ressemble désormais à celui des lemmings qui se jettent ensemble à la mer. Il y a là un vrai mystère à élucider, qui oppose l’aptitude morale individuelle à la capacité collective de prendre des décisions de sauvegarde. Personne n’y met vraiment de la mauvaise volonté, mais peu d’individus sont capables d’aller contre ce qu’on appelle un système, système désormais unifié et renforcé par la globalisation.

Pourtant, comme dans chaque crise, il existe des germes pour des développements différents. L’analyse de la presse en 2017 semble confirmer la prise de conscience, et c’est un début essentiel. Si la Présidence des Etats-Unis  s’obstine dans l’obscurantisme, de nombreuses collectivités américaines sont prêtes à retrousser les manches, et de grands acteurs, comme la Chine et l’Inde prennent leurs responsabilités. Sans préjuger de ce qu’il sera vraiment capable de faire, le nouveau président français a été élu sur un programme de mutation écologique, et ce mouvement est en fait porté par la base. Ce sont désormais des citoyens qui s’engagent nombreux, et dans de nombreux pays, non pas tant dans la militance politique que dans la mutation de leurs modes de vie, à travers les associations, qui cherchent à réduire leurs déchets, réduire leur consommation de viande, réduire leurs achats, retrouver la frugalité, la solidarité, redonner un sens personnel à leur vie et réconcilier comportement intime avec citoyenneté. Ils ne sont pas encore majoritaires, sans doute, mais leur nombre préfigure déjà la possibilité d’un basculement culturel, qui est le préalable à une véritable révolution de l’humanité. Il ne s’agit pas de croire que les conversions individuelles suffiront à sauver notre biosphère. Il s’agit juste de considérer que sans la conversion profonde de chacun à ce que le pape François appelle l’écologie intégrale, les structures politiques ne seront pas capables de prendre en charge la réorganisation profonde dont nos sociétés de milliards d’humains ont besoin pour assumer leur désormais immense responsabilité au regard de l’histoire de la vie sur terre. Le Bien Commun est plus que jamais le Point Oméga vers lequel doivent tendre tous nos efforts, et il doit être compris comme le Bien de toute l’humanité prise comme un tout solidaire, et le Bien de toute créature vivant avec nous. Et ce qui fonde réellement cette solidarité absolue, c’est l’absolue Dignité que nous devons reconnaître à tout être vivant.

Nous sommes ainsi très clairement entrés dans un processus de conversion généralisée des esprits, des économies, des relations, qui comme tout processus s’inscrira dans la durée, et se heurtera aux processus destructeurs  puissants qui sont également à l’œuvre. Nul ne peut prédire le cours de la guerre ni l’étendue des dégâts. Mais quand la planète brûle, cela vaut la peine de chercher des issues de secours. C’est peut-être ce mouvement là qui est en train de prendre réellement, et qui peut rendre optimiste malgré tout. Car comme le soulignait Alexis Jenni dans la Croix le 31 décembre, nous avons devant nous « un monde à refaire ».

François PILLARD