heart-1616463_640‘’ Réanimer l’Union européenne est possible’’ : c’est ce qu’affirment 17 universitaire européens dont 7 Français, dans le journal Le Monde du 25 septembre : ‘’passer d’une Europe de compétition à une Europe de coopération’’. La commission Europe de l’Antenne tente d’en résumer ici  quelques  paragraphes  essentiels, en renvoyant les lecteurs au texte original.

 

 

Tout ne va pas bien en Europe. Entre autres situations :   flux migratoires, Brexit, dictats américains, pauvreté, inégalités, montée des nationalismes, xénophobie, qui entraînent une crise profonde au sein de l’Union européenne. Et ’les citoyens européens ont le sentiment d’être privés de  voix ‘’ et de n’avoir le choix qu’entre la soumission ou la sortie.

Trahison des valeurs

Nous jugeons cette logique binaire mensongère et suicidaire. Il est faux qu'il n'y ait pas d'autre alternative que de soutenir aveuglément les institutions européennes ou bien de les rejeter entièrement. Excluant toute possibilité de réformer démocratiquement l'Union européenne, ce faux dilemme entre eurolâtres et euronihilistes ne peut conduire qu'à sa lente décomposition. Or, sans même évoquer les tensions et violences identitaires qui accompagneraient une telle décomposition, nous avons plus que jamais besoin de solidarités européennes pour faire face aux interdépendances des Etats dans des domaines tels que l'écologie, les migrations, les nouvelles technologies ou les équilibres géopolitiques dans le monde […] »

« La raison première de la désaffection croissante pour l'Union européenne est le divorce entre les valeurs dont elle se réclame et les politiques qu'elle conduit. Ces valeurs sont celles proclamées par la Charte des droits fondamentaux, selon laquelle " l'Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d'égalité et de solidarité ; elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l'Etat de droit ". Leur trahison concerne au premier chef le principe de démocratie, mais il est aussi évident s'agissant du principe de solidarité. […] »

« De fait, la corrosion des systèmes de solidarités, qu'il s'agisse des services publics, du droit du travail ou de la sécurité sociale, est l'un des effets les plus visibles de l'intégration européenne, et le premier facteur de sa désintégration. L'Union européenne trahit là aussi les valeurs dont elle se réclame, puisque la proclamation du principe de solidarité, étendu à la protection de l'environnement, a été l'aspect le plus novateur de la Charte des droits fondamentaux de l'UE. […] La primauté aujourd'hui accordée en Europe aux " forces impersonnelles du marché " conduit à voir dans la solidarité une entrave qui doit être éliminée ou restreinte.

D'autant plus soumise aux lobbys qu'elle échappe au contrôle démocratique, l'Union européenne poursuit ainsi sa course au moins-disant social, fiscal et écologique entre les Etats. Ayant renoncé à édifier une " Europe sociale " et trahi sa promesse d' " égalisation dans le progrès des conditions de vie et de travail ", elle a abaissé ses ambitions au niveau d'un " socle social ", filet minimal de protection destiné à sauver de la noyade les naufragés de la " flexibilisation des marchés du travail " qu'elle promeut inlassablement.[…] »

« Contrairement aux illusions néolibérales, aucune société humaine ne peut perdurer sans solidarité et sans autre projet commun que la compétition entre ses membres. Faute d'être instituées démocratiquement, les solidarités ressurgissent sur des bases identitaires, ethniques ou religieuses, ouvrant la voie aux démagogues et aux violences. Partout dans le monde, aux Etats-Unis comme en Inde, au Royaume-Uni ou dans les autres pays européens, ces démagogues imputent aux étrangers les injustices sociales sur lesquelles ils prospèrent, sans s'attaquer à leurs causes économiques, car ils partagent le même credo néolibéral que les partisans de " l'ouverture ". Réciproquement, ces derniers regardent l'attachement à la diversité des héritages historiques et culturels comme un archaïsme et promeuvent un monde uniforme, dont ils seraient les missionnaires inspirés.[…] »

Paix durable et justice sociale

« L'expérience sanglante des deux guerres mondiales avait conduit la communauté internationale à affirmer à deux reprises, d'abord dans la Constitution de l'Organisation internationale du travail en  1919, puis dans la déclaration de Philadelphie en  1944, qu' " une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale ". Cette paix durable était aussi le but poursuivi par les fondateurs de la Communauté économique européenne. Mais ils ont usé pour l'établir du détour de l'établissement d'un marché commun, censé faire advenir spontanément un " espace de liberté, de sécurité et de justice ". Ce détour économique, qui devait être un moyen de réunification politique de l'Europe, est devenu sa fin primordiale, et la consécration juridique tardive d'autres valeurs a échoué à ce jour à mettre l'économie au service de la société.

La question se pose donc de savoir si les principes de dignité, de démocratie et de solidarité consacrés par la charte et les traités sont de la poudre aux yeux, un maquillage juridique destiné à donner un visage humain aux " forces impersonnelles du marché ", ou bien s'il est encore possible de canaliser ces forces, d' " encastrer " le marché dans la société européenne, en les subordonnant à ces principes. C'est cette question essentielle qu'il faudrait débattre durant les prochaines élections européennes. Nous voulons croire qu'il est encore possible de réanimer l'Union européenne en assurant la primauté des idéaux qu'elle proclame sur la dogmatique économique et monétaire qui la conduit à sa perte.

L'UE ne retrouvera son crédit et sa légitimité que dans la mesure où elle s'affirme comme une Europe de la coopération plutôt que de la compétition. Une Europe prenant appui sur la riche diversité de ses langues et de ses cultures, au lieu de s'employer à les araser ou les uniformiser. Une Europe des projets, œuvrant à la solidarité continentale pour répondre aux défis – et à ceux-là seulement – qu'aucun Etat ne peut relever isolément. Cette solidarité doit s'exercer à la fois sur le plan interne, entre les Etats membres, et sur le plan externe, par des accords de coopération avec d'autres pays partageant des objectifs communs, à commencer par ses voisins les plus proches.

Forte de son pouvoir de marché, l'UE est seule en mesure de lutter contre ce que Franklin Roosevelt nommait " l'argent organisé ", de séparer les banques de dépôt et d'investissement et de limiter leur pouvoir de création monétaire. Elle seule peut imposer aux opérateurs économiques de toutes nationalités qui opèrent sur le continent des règles à la hauteur de la gravité des périls écologiques, de la flambée des inégalités, de la concurrence fiscale mortifère qui conduit à la dégradation des équipements et services publics et des infrastructures routières et ferroviaires. Elle seule peut créer un cadre juridique commun favorisant l'essor, entre les Etats et le marché, de l'économie sociale et solidaire, des biens communs et des multiples formes de la solidarité civile.

Dans le domaine technologique, elle seule est en mesure de soutenir des champions européens susceptibles de préserver les libertés publiques en luttant contre les monopoles aujourd'hui exercés par les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), et demain par des entreprises chinoises. Elle seule pourrait se doter d'un parquet ayant les moyens de répliquer à l'imposition extraterritoriale du droit américain aux entreprises européennes. Elle seule a les moyens de conclure avec les pays d'Afrique un partenariat stratégique qui, au lieu de les engager de force dans les impasses écologiques et sociales du néolibéralisme, leur permette de définir eux-mêmes les voies d'un développement durable fondé sur le meilleur de leur héritage culturel. Elle seule peut, sur cette base, répondre de façon équilibrée à la question migratoire, d'une part en ne cédant rien aux démagogues sur le respect intransigeant de la dignité et des droits des migrants et des demandeurs d'asile, et d'autre part en œuvrant à la réalisation du droit, que l'on soit sénégalais, italien, malien, tunisien ou grec, à vivre décemment de son travail sans avoir à s'exiler. »

Restaurer la démocratie

« Une telle refondation de l'Union sur les principes qu'elle proclame et les traditions constitutionnelles communes aux Etats membres a pour condition première non seulement une restauration, mais aussi un approfondissement de la démocratie à tous les niveaux – local, national et européen – de la délibération politique. Des idées très stimulantes ont été avancées en ce sens, telles celles de Michel Aglietta et Nicolas Leron, qui, revenant aux sources mêmes de la démocratie représentative (no taxation without representation), proposent de doter l'Union de ressources budgétaires propres (notamment par une taxation des transactions financières) allouées à des objectifs de développement durable fixés et contrôlés par le Parlement européen, et de rendre symétriquement aux Etats leurs propres capacités budgétaires, sans lesquelles leur vie démocratique est privée de substance.

Cette perte de substance affecte aujourd'hui par ricochet toutes les formes de démocratie locale et de démocratie sociale, dont les ressources sont asséchées par des gouvernements n'ayant d'autre boussole que la gouvernance par les nombres qui régit l'Eurozone. Ainsi que l'a souligné Etienne Balibar, ce n'est donc pas un retour ou une restauration des formes traditionnelles de la démocratie qu'il faudrait viser, mais une véritable renaissance de cette dernière à tous les niveaux de la vie politique. Sans une telle renaissance démocratique, les " élites dirigeantes " continueront de se couper de l'expérience infiniment riche et diverse de la vie des peuples et d'en faire la proie des démagogues. »

Résumé  par la commission Europe, septembre 2018