« Quand l’État de droit détruit ses citoyens en leur donnant un sentiment de chosification, il se porte atteinte à lui-même car ces sujets, anéantis, réduits au Moi minimal, deviennent étrangers au sentiment d’engagement dans la sphère publique,  ou traduisent politiquement leur ressentiment par des votes extrémistes » (Cynthia Fleury in « Le soin est un humanisme »).

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Cette citation traduit parfaitement le thème que je vais développer dans ces quelques lignes.

La prégnance technocratique de notre État, son immixtion pointilleuse à travers le découpage des aides publiques innombrables qu’il attribue aux plus démunis chosifie bien les ayants droits en évaluant et gérant lui-même leurs besoins :

-          aide au logement

-          aide à la formation

-          aide aux transports

-          prime d’activité

-          prime de Noël

-          prime de rentrée

Ainsi travail, logement, loisirs, transports, évènements etc… font l’objet chacun d’aides aussi variées que multiples. En soi ces aides prises une à une n’ont rien de critiquable et participent à la solidarité nationale.

Cependant en découpant en fines rondelles le maquis des aides possibles l’État nuit à lui-même comme il nuit aux citoyens qu’il prétend aider.

Il nuit aux citoyens d’au moins 2 façons :

1/  Les décortiquer une à une pour savoir si on y a droit prend un temps considérable aux citoyens qui pourraient ou pensent être concernés. Ce travail, ces démarches ne sont pas accessibles aux personnes parlant mal notre langue ou d’un niveau scolaire insuffisant ou isolées ou ne maîtrisant pas l’informatique. Il faut avoir le bac pour remplir correctement les formulaires d’inquisition administrative nécessaires et/ou se faire comprendre par l’administration, avoir quelques moyens pour se déplacer et/ou avoir les outils de télécommunication nécessaires.

La conséquence c’est que les plus démunis le restent et que les moins démunis savent les obtenir.

Ne serait-ce pas là une cause de la grande pauvreté malgré la masse des aides distribuées?

2/ S’occuper d’avoir droit à ces aide non seulement prend du temps mais chosifie le citoyen par une analyse détaillée de ses besoins. En quoi cela le responsabilise-t-il que l’État se mêle de si près de ses besoins pour les palier un à un ? Quel arbitrage est-il laissé à chacun sur l’affectation de la globalité des aides qu’il reçoit ? Il est infantilisé, rendu prisonnier de la situation qui lui a permis d’obtenir ces aides. En quoi cela l’incite-t-il à vraiment chercher un travail quand c’est prendre un risque de perdre d’une main ce que l’on gagnera peut-être de l’autre ? Avec l’incertitude réelle que l’emploi trouvé ne soit pas pérenne….

Le citoyen se trouve donc bien réduit au « Moi minimal » évoqué par C. Fleury.

La responsabilité, la prise de risque, la mobilité sont étouffées par la peur du lendemain au profit de la sécurité des aides et de moyens de vivre a minima. Et dans ces conditions toute réforme de ces aides devient bien sûr un risque majeur. De plus les plus démunis sont hors des radars de l’Administration ne sachant pas se faire (re)connaître

Cette situation nuit directement à l’État :

Les moyens administratifs mis en œuvre pour gérer ce maquis d’aides sont considérables et donc fort coûteux tant les collectivités de tous niveaux se stratifient les différentes aides…sans compter les aides spécifiques décidées à la seule initiative des responsables des différents niveaux de notre millefeuille. Ainsi des aides territoriales se cumulent avec des aides décidées au niveau national

Quelle(s) solution(s) pour relever cet immense défi ?

L’instauration de l’impôt à la source offre des opportunités nouvelles qui pourraient aider à le régler : on peut espérer que l’administration fiscale est en mesure de recevoir  le détail des aides reçues et donc d’en calculer la somme. Pour autant que les seuils d’attribution et leurs dégressivités soient d’abord harmonisés, il serait alors facile de les cumuler en un impôt négatif  mensualisé et donc d’en supprimer le maquis. Cela rendrait les bénéficiaires responsables de leur affectation. Peut-être faut-il le faire progressivement pour « éduquer » les bénéficiaires à la responsabilité en diminuant progressivement les aides sectorielles et augmentant d’autant l’impôt négatif.

Cette évolution permettrait aussi de lisser les effets de seuils plus facilement, ces seuils agissant comme des repoussoirs à  la prise de risque d’un emploi pour ceux qui n’en ont pas ou d’un travail à temps plein pour ceux qui ne travaillent qu’à temps partiel…et complètent leurs revenus par des petits boulots.

Cette situation conduit trop de nos concitoyens à douter de la sincérité des bénéficiaires, nourrit les slogans de l’extrême droite et la suspicion que certains savent faire la manche auprès des collectivités. C’est évidemment très néfaste pour la cohésion nationale notamment pour les classes moyennes peu éloignées des seuils sociaux et du salaire minimum mais très importantes électoralement….D’ou les scores du RN et la popularité des gilets jaunes….

Le sens du bien commun et de la responsabilité s’est considérablement altéré au profit d’un égoïsme délétère et d’une jalousie vis à vis de ceux qui ont plus qu’eux.

Toute esprit de responsabilité, toute citoyenneté, toute sincérité passe par un savoir être et un savoir faire. Il est donc capital que les enfants n’acquièrent pas en priorité des contenus mais des aptitudes : s’exprimer, analyser, dialoguer, régler des conflits….Ils n’en apprendront alors que mieux les contenus et leur sens. Vaste programme de long terme pour l’Éducation Nationale des plus jeunes qui redonnerait à notre pays une vitalité aujourd’hui asphyxiée par une vision trop technocratique et hiérarchique de la société. À vouloir  « protéger » de trop près les français, l’État les étouffe et devient leur recours en cas de difficulté mais aussi leur bouc émissaire (au sens de R. Girard) dont les Présidents de la République sont le symbole. C’est bien le danger que note C. Fleury pour notre démocratie .

 

                                                                                                                                             B. Fenoglio, Commission Faits de société, Août 2019