Extrait d’une note d’analyse publiée par le CCFD-TS en avril 2020 : Le monde du travail et les entreprises dans la tourmente.

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..... Si les politiques publiques de confinement ont entraîné un arrêt brutal de pans entiers de l’économie mondiale, les États ont dû établir dans l’urgence un régime d’exception pour les «services essentiels». Selon l’Organisation internationale du travail, est considéré essentiel « tout service dont l’interruption pourrait mettre en danger la vie, la sécurité ou la santé de tout ou partie de la population ». Les secteurs de l’énergie, de l’alimentation, des postes, des télécommunications, de la santé, de l’eau, de l’assainissement, du transport de marchandises et de la gestion des déchets ont ainsi bénéficié d’un statut particulier pour s’assurer que, dans les jours, semaines et mois à venir, la population mondiale puisse avoir accès à la santé, à l’énergie, à l’information et à l’alimentation. L’urgence sanitaire a ainsi fait voler en éclat les théories de la valeur associées au discours néolibéral: tous les points de PIB ne se valent pas, et la reconnaissance sociale accordée à telle ou telle profession est déconnectée de sa contribution effective au bien commun. En l’espace de quelques jours, l’attention portée aux « services essentiels » a ainsi révélé une lutte des classes selon la ligne de fracture théorisée par David Graeber : « la règle générale semble être que plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est rémunéré ». Cette tension entre conditions de travail et utilité sociale a été d’autant plus marquée que ces personnes, officiellement reconnues comme des actrices essentielles à la survie des populations, se sont retrouvées surexposées au risque d’infection, mais n’ont que très rarement eu accès à des équipements de protection et d’aménagements de poste à la hauteur du risque sanitaire encouru. S’est donc aussitôt posée la question du respect du droit social, du droit à la santé, des primes de risque, des arrêts maladie, du droit de retrait des millions d’infirmières, routiers, caristes, ouvriers sur les plateformes logistiques, douaniers, caissières, aides-soignantes, agents de propreté, éboueurs, égoutiers, facteurs, ouvriers des services de l’eau, de l’énergie et des télécommunications, livreurs à domicile, employés du secteur de l’agroalimentaire, ouvriers des usines de production de matériel médical, etc. Les rapports ont en effet afflué à une cadence sidérante pour rendre compte de leur vulnérabilité, de leurs horaires de travail à rallonge et de la violation de leurs droits sociaux.  En France, la durée maximale du travail a été portée à 60 heures dans certains secteurs essentiels, en violation du droit européen, qui limite la durée maximale hebdomadaire de travail à 48 heures.  En Inde, des vidéos émanant d’ateliers qui produisent des masques de protection ont révélé des conditions de travail déplorables, qui font craindre des violations massives aux droits sociaux dans les usines qui, en Asie, produisent les blouses, gants, masques, produits désinfectants... pour nos hôpitaux.  Dans le monde entier, les géants du numérique ont été mis à l’index concernant l’absence de protection sociale et d’aménagement des postes de travail de l’armée invisible de travailleur.euse.s précaires que constituent les opérateurs des call center, les ouvriers des plateformes logistiques et les livreurs indépendants de la « gig economy » sur lesquels reposent ces géants que sont Amazon, UberEats, Foodora, Teleperformance, etc. L’émergence de ces ateliers de misère, de ces violations au droit social européen sous couvert d’ « état d’urgence sanitaire », et/ou de cette dépendance envers les travailleurs des plateformes numériques témoignent de la pertinence à qualifier le monde du travail comme étant un commun mondial, mais aussi de la fragilité des circuits logistiques et de l’absence de jeu dans les stocks de biens essentiels......