Les prophètes des temps modernes avaient annoncé un cataclysme lié à des guerres, à des catastrophes environnementales, mais peu d’entre eux avaient envisagé que la mondialisation prendrait la forme d’un virus destructeur à l’échelle planétaire. Nous voici revenus au temps des grandes épidémies : 

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des pestes médiévales à la grippe espagnole. Alors que notre science semblait toute puissante, comme en 1347 ou en 1918, nous sommes assaillis par un virus qui se joue des frontières, et nous laisse sidérés par sa virulence. La mortalité s’envole à nouveau et plane sur nos têtes, réveillant nos peurs ancestrales. 

Nous voici déroutés au sens propre du terme, sortis de notre chemin quotidien, de nos habitudes, de nos certitudes. L’histoire s’est arrêtée du jour au lendemain. Les rues se sont vidées, chacun se repliant chez soi. Nous voilà confrontés à une expérience inédite de confinement. Très vite ont surgi des palliatifs à la rupture sociale. Par écrans interposés, nous maintenons, de façon artificielle, une vie sociale.  Plus le temps avance, plus des questions nous taraudent : quand et comment sortira-t-on de ce confinement ? Le monde de l’après sera-t-il semblable à celui de l’avant confinement ou différent ? Mieux ou plus mal ?

Les références se multiplient, chacun cherche dans le passé ou dans des expériences particulières des points de comparaison. Mais, il nous faudra affronter la nouveauté.

N’a-t-on pas parlé d’un état de guerre ? La situation est très différente des ruptures en 1918 ou 1945,  car l’environnement quotidien était informé par la guerre, qu’il s’agisse des pertes humaines ou matérielles.  Ici, la crise est, pour beaucoup, virtuelle, vécue à travers les media. Mais, comme en 1918 ou 1945, la crise passée, on voudra retrouver le monde d’avant, profiter de tout ce dont on a été frustré durant des mois.

Les expériences de retrait volontaire du monde ne nous aident pas davantage. Ainsi, a-t-on entendu les témoignages de navigateurs ayant fait le choix de longues traversées en solitaire ou de religieux cloitrés, mais, pour eux, le confinement était volontaire. Dans notre cas, il est subi, avec pour seule aspiration, la fin de cet isolement imposé.

Alors comment envisager « le monde de l’après » ? Ni mieux, ni pire. Nous aurons fait l’expérience du manque de relations sociales, constaté que le numérique ne remplace pas la force d’un regard, d’une poignée de main, de l’échange instantané. Nous aurons vécu a minima, en laissant de côté de nombreux rites qui faisaient notre quotidien. Certains auront eu la chance de réapprendre à vivre en famille en faisant des compromis, en acceptant de faire une place physique et mentale à ses proches. D’autres auront expérimenté une solitude, rendue plus accablante par le confinement. 

Les vécus sont divers, en fonction des conditions de cet isolement qui ont aggravé les inégalités sociales, économiques, mentales. Pour certains, le confinement a été ressenti comme une aubaine pour se couper d’un relationnel, perçu comme trop agressif, c’est l’effet de cocon, tandis que d’autres étouffaient dans ce huis-clos. Pour tous, l’autre est devenu une menace, car représentant un risque de contagion, « l’enfer c’est les autres » dont je me protège par des gestes barrières, dont je dénonce l’irresponsabilité.

Mais, paradoxalement, nous aurons aussi redécouvert des solidarités : avec les soignants dont la profession a pris le visage du don de soi, avec des voisins entraidés, des populations fragilisées, qu’il s’agisse de la personne âgée isolée ou du sans-abri. La solidarité a pris la forme de fabrication de masques, de coups de téléphone passés, de courses faites…  ce sont autant de liens tissés.

Ce virus est décidément bien complexe, révélant l’homme à lui-même dans ses bons et mauvais côtés. 

Alors, comment ressortirons-nous ?  Il nous faudra retrouver la confiance dans l’autre, car masques et gants laisseront des traces. Il nous faudra veiller à ce que l’isolement ne se traduise pas en xénophobie, en replis nationalistes. Il nous faudra renoncer à chercher des boucs émissaires. Avec la crise économique qui se profile, Il nous faudra retrouver ou préserver des valeurs de bien commun, de solidarité. Un autre monde est possible, mais il ne dépendra pas seulement des politiques publiques. Il dépendra aussi de nos comportements, de notre capacité à tirer le bilan de ce temps confiné, en préservant les solidarités qui se sont créées et en gardant le souvenir de ce manque existentiel de liens sociaux que nous avons vécu.  

Bernadette ANGLERAUD, Présidente de l'Antenne, 30 avril 2020