Comme Joëlle Zask, je suis en phase avec l’approche pragmatique de John Dewey pour qui la démocratie est d’abord une méthode, celle de l’expérience. Et l’expérience est partageable, et ce partage est enrichissant. Aussi, je le crois, notre responsabilité, en tant que pouvoir public, est de créer les conditions nécessaires permettant à chacune et chacun de choisir sa vie, de créer ses propres conditions d’existence, de développer (pour le dire dans les termes de l’économiste Amartya Sen) ses capabilités, ses capacités.
Comme le disait Pierre Rosanvallon,
« Gouverner ne consiste pas seulement […] à résoudre des problèmes d’organisation, à allouer de façon rationnelle des ressources, à planifier une action dans le temps. Gouverner signifie d’abord rendre le monde intelligible, donner des outils d’analyse et d’interprétation qui permettent aux citoyens de se diriger et d’agir efficacement. Il y a là une dimension fondamentalement cognitive du politique qui doit être fortement soulignée : il s’agit de produire la cité en l’aidant à se représenter, de la mettre en permanence face à ses responsabilités, de lui permettre d’affronter lucidement les problèmes qu’elle doit résoudre. »
Et tout cela est d’autant plus important que nous sommes aujourd’hui confrontés à de nouveaux enjeux socio-écologiques. A Lyon, la question qui se pose est de savoir comment la Ville de Lyon peut penser et organiser l’habitation urbaine à partir des réalités imposées par le changement global ? Autrement dit, la question est de savoir comment la ville de Lyon peut s’inscrire dans la réorientation écologique qui s’impose ? C’est vrai que nous parlons le plus souvent de transition écologique, mais l’enjeu c’est d’abord à mon sens celui d’une réorientation.
Or, la Ville, en tant qu’institution, ne peut parvenir à opérer cette réorientation sans l’ensemble des acteurs du territoire, sans apprendre d’eux, sans faire avec eux. Et ce principe bien compris, je dirai, d’interdépendance, de complémentarité, nous conduit définitivement à prendre acte du fait que les pouvoirs publics n’ont plus le monopole de l’action publique (que l’on ne peut plus rien faire qu’ensemble), et que nous avons donc à repenser la relation de l’institution et de ses parties prenantes, à adopter une autre posture (une posture d’écoute, d’apprentissage et peut-être ensuite de médiation, de facilitation), à reposer, encore une fois, la question de la gouvernance.
Et cela est d’autant plus vrai que, si l’on peut considérer que l’enjeu global (le fait que nous avons à trouver les moyens de penser et d’agir dans un monde incertain en se montrant à la hauteur des enjeux socio-écologiques majeurs auxquels nous faisons face) est partagé, dans l’ensemble, par les opérateurs, les parties prenantes de la fabrique de la ville, l’expérience elle-même de cette transition écologique (jugée nécessaire) peut, quant à elle, grandement varier d’une partie prenante à l’autre.
Or, sans la garantie d’un dialogue de qualité entre la Ville et les opérateurs du territoire, les dysfonctionnements démocratiques ne peuvent que se cristalliser, la défiance envers les institutions se généraliser.
Et je n’évoque ici bien sûr que l’échelle locale. Je crois que la vie politique légale ne plaide malheureusement pas toujours pour l’exemplarité des élus, pour leur attachement à l’intérêt général, pour leur qualité d’écoute des citoyennes et citoyens.
Le philosophe Bruno Latour résumait sans détour la situation actuelle :
« Des muets parlent à des sourds. Et bien sûr la situation empire à chaque cycle, les muets de plus en plus furieux qu'on ne les entende pas ; les sourds qu'on n'accueille pas leurs solutions comme il convient. D'où cette impression que l'espace public est devenu d'une insupportable brutalité. »
Mais alors, comment trouver des zones de convergences plutôt que de confrontations, comment avancer ensemble dans la fabrique de communs, comment, avec de tels principes, atterrir (pour reprendre là encore l’expression de Bruno Latour)?